Un collectif cycliste, (festif), féministe, et non-mixte, pour quoi faire ?

De plus en plus d’articles en parlent et c’est tant mieux : le vélo fut (et demeure) un outil d’émancipation pour les femmes.

Dans Slate, ici, vous pourrez lire que le vélo se « révèle finalement un formidable outil d’émancipation » pour les femmes. Finalement, oui, car au départ, les scientifiques pensaient du vélo « qu’il représente un danger pour leurs organes reproducteurs ». Pour certains médecins, la bicyclette était une machine à stérilité, pour d’autres, une machine à plaisir – par le frottement des lèvres et du clitoris sur la selle. Dans tous les cas, un appareil peu recommandable.

Car comme le dit la blogueuse Aude, « vu la circulation actuelle, pédaler ça oblige à s’imposer, ce qui est le contraire de ce que la société patriarcale apprend aux femmes ». Les Zimbes vous le confirment : quel plaisir de filer entre les voitures à la vitesse de l’éclair aux heures de pointe, sous les regards semi-énervés, semi-hallucinés de certain-e-s conducteurs-rices.

« La bicyclette a fait plus pour l’émancipation des femmes que n’importe quelle chose au monde. Je persiste et je me réjouis chaque fois que je vois une femme à vélo. » Susan B. Anthony, militante des droits des femmes américaine (1896).

Bon. Si nos chères bicyclettes, en plus de ne pas polluer, de prendre soin de notre santé, de nous permettre de mieux circuler… ont la bonne idée d’être « girl power », pourquoi certaines cyclistes auraient-elles besoin de se regrouper en collectif – pire, un collectif non mixte ?

La réponse est très simple :

Le quotidien d’un-e cycliste se situe, on vous le donne en mille… dans l’espace public, autrement dit, un espace encore largement pensé par et pour les hommes. Cette simple affirmation suffit souvent à faire bondir – pourtant, plusieurs études le démontrent : l’usage des équipements publics n’est pas neutre. L’espace public n’est pas appréhendé de la même façon selon le genre. Mais les politiques publiques ne prennent pas en compte cet usage différencié.

Il a fallu des chiffres « chocs » pour interpeller. Les transports publics ? 100% des femmes ont y déjà été harcelées, selon un rapport du Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes. Le géographe Yves Raibaut dénonce un aveuglement collectif sur ce sujet : « le harcèlement dans la rue et les transports en commun apparaît, à Bordeaux comme ailleurs, si peu anecdotique et tellement systématique (…) qu’on s’étonne du tabou qui entoure ce sujet, pourtant central dans la mise en place des mobilités alternatives. »

Mais n’allez pas croire que ces mobilités alternatives sont épargnées par le harcèlement !

« Alors qu’à vélo on pensait pouvoir y échapper, il faut encore que des gros lourds viennent nous déranger pendant qu’on pédale. Évidemment quand, manifestement, nous avons simplement besoin de nous concentrer sur l’effort. Comme si c’était ahurissant de voir une fille monter l’avenue Gambetta en appuyant sur des pédales ! » (Héloïse Duche, dans son article de blog formidablement intitulé « A Paris, à vélo, on dépasse les relous ».

Elle ajoute : « Y aurait-il encore ancrée, bien profond dans notre inconscient collectif, l’idée que faire du vélo pour une femme est une petite transgression, si excitante aux yeux des certains hommes ? »

Ces dernières années, les femmes accèdent de plus en plus, même si toujours freinées par ce fameux plafond de verre, aux postes de décision concernant l’aménagement de l’espace public. Certaines collectivités commencent à (re)penser leurs aménagements de manière plus inclusive, aidées par les spécialistes du sujet, comme Genre et Ville. Les pouvoirs publics haussent le ton contre le harcèlement dans les transports. On avance, et c’est tant mieux. Et le vélo dans tout ça ?

Nous, les Zimbes, on aime le vélo. On aime rouler à vélo, on aime qu’il soit un mode de transport doux, moderne, écologique bref : ce truc de « bobos » (parait-il). Ce serait tout de même un comble qu’il devienne le parent pauvre des politiques d’égalité femmes-hommes dans l’espace public, non ?

Qu’il est désespérant d’entendre, dans diverses réunions publiques, ici et là, que les femmes « osent » de plus en plus faire du vélo en ville mais que, quand même, « on constate qu’elles ont encore un peu peur ». Il faudrait peut-être pousser le questionnement plus loin ? Ne laissons pas aux femmes la seule responsabilité de changer les comportements !

Pourquoi les femmes circulent-elles moins facilement à vélo ?

D’abord, l’aménagement urbain peut et doit bien sûr y faire quelque-chose. Plus les aménagements dédiés au vélo seront nombreux et bien pensés, plus la circulation sera fluide, mieux l’espace sera partagé, que ce soit entre voitures, piétons, vélo, hommes, ou femmes, cyclistes rapides, cyclistes débutants. Toutes les villes qui ont développé fortement le vélo le constate : plus il y a d’aménagements cyclistes, plus il y a de femmes qui enfourchent leur vélo.

Mais si l’on veut plus de femmes circulant à vélo, il ne suffit pas d’aménager des pistes. Le comportement des hommes – automobilistes, cyclistes, piétons – doit changer. Comme pour la lutte contre le harcèlement dans la rue ou les transports, un travail de sensibilisation est indispensable pour agir sur des comportements de domination bien ancrés.

Qui peut sincèrement croire qu’alors que 100% des femmes ont déjà été confrontées au harcèlement dans la rue ou dans les transports, le vélo serait un bouclier absolument infranchissable contre les insultes, invectives et autres blagues sexistes ? Bien sûr, le vélo permet d’échapper à peu près au « pire » : le viol, les agressions sexuelles.

Si vous êtes une femme, vous avez beaucoup plus de « chance » de vous prendre une main aux fesses dans le métro qu’à vélo.

Par contre, si vous êtes une femme et que vous êtes à vélo, vous risquez d’entendre très, très souvent des réflexions charmantes comme « hé on voit ta culooootte » (si vous êtes en jupe). Vous aviez pourtant pris toutes les précautions mais là n’est pas la question : que vous portiez trois collants, deux pinces à jupe spéciales vélo, et même trois shorts en dessous, il y a aura toujours un pour vous rappeler que, si vous êtes en jupe à vélo, on risque de voir votre culotte.

Rien ne dit non plus que vous échapperez au « t’es bonne, tu suces ? ». Mais vous aurez aussi probablement la chance d’avoir l’exclusivité de certaines blagues réservées aux femmes cyclistes, comme « Attention les filles, ça roule » (véridique).

Surtout, à vélo, vous avez toutes les chances de subir, à un moment ou un autre, un bon vieux « mansplaining ». Lorsque, par exemple, un homme en scooter qui s’arrête à côté de vous au feu pour vous expliquer comme mieux rouler (ça aussi, c’est VRAIMENT arrivé).

Ou alors lorsque vous allez au garage à vélo pour demander à ce qu’on vous prête une pompe (une chance sur deux pour que le garagiste -très souvent un homme- insiste lourdement pour s’en occuper) ou, PIRE, pour acheter des patins de frein ( «Vous avez quelqu’un pour vous les installer ? »).

Bon, jusque-là, c’est facile : blagues sexistes ou remarques condescendantes sont facilement reconnaissables, quoique par toujours reconnues. La véritable domination masculine à deux roues est autrement plus insidieuse.

L’appropriation de l’espace public. Comme la domination exercée par celui qui écarte OSTENSIBLEMENT les genoux dans le métro. Alors que, le dit très bien le blog féministe Jezebel : « there’s no way that your dick is so huge that it needs an entire bench to itself »

Ce « manspreading », littéralement « l’étalement de l’homme », a de multiples facettes. A vélo, il se manifeste souvent ainsi : l’homme à vélo n’aime pas être doublé par une femme / devoir rester derrière une femme.

Anticipons l’inévitable critique (« ouiii mais quand même vous généralisez ») : Il ne s’agit pas de dire qu’absolument TOUS les hommes sont comme ça, mais de dénoncer un schéma : en tant que femme cycliste, la personne à vélo qui tiendra absolument à vous doubler pour vous montrer qu’elle a de plus gros mollets que vous sera TOUJOURS ou presque un homme.

Les Zimbes qui prennent leur vélo quotidiennement le savent bien : il n’y a pas un jour où, sur votre route, au moins un cycliste n’essaiera pas, d’une manière ou d’une autre, de s’imposer dans votre espace.

A en friser le ridicule parfois, comme dans le cas de ce cycliste qui, alors qu’en deux coups de pédales, vous allez forcément plus vite que sa terrible machine qu’est le vélib, profitera toujours d’un feu rouge pour vous rattraper et se mettre DEVANT vous. L’action peut se répéter quatre, cinq fois : vous le redoublez en à peines 10 mètres, vous l’entendez cracher ses poumons dans la montée sur son vélo qui n’avance pas, avec le panier qui saute dans tous les sens en faisant un bruit de dingue et son pédalier qui grince comme le fauteuil de votre grand-père, mais NON : il n’abandonnera pas, et se remettra devant vous au prochain feu rouge. Ça parait dingue, exagéré, mais c’est pourtant vrai.

Pire, fréquent.

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Ne parlons même pas du cycliste amateur de singlespeed (précisons que les Zimbes n’ont rien contre les singlespeed, au contraire) qui se sentira obligé de démontrer que, même si vous roulez aussi sur une single et non sur un vélo « pour femme », et bien, il va quand même plus vite que vous.

Globalement, le feu rouge ou le SAS vélo sont de véritables espaces à conquérir pour les cyclistes, et plus encore pour les femmes cyclistes. Si vous êtes une femme, 9 fois sur 10, un cycliste qui arrivera après vous au feu rouge viendra se placer juste devant vous. Ce qui est à force très énervant, surtout quand vous avez un bon vélo et que vous savez en un coup d’oeil à celui de votre « concurrent » (semble-t-il), que vous démarrerez bien plus vite. Ce n’est pas une question de « fierté féminine mal placée », mais simplement de mécanique.

Évidemment, les cyclistes hommes n’ont pas le monopole de l’occupation de l’espace : toujours dans le SAS vélo, essayez d’aller expliquer à votre voisin de feu rouge qu’il n’a rien à y faire en moto, vous risquez fortement de vous faire moquer/menacer/qualifier de pute/de connasse selon les jours.

Et les automobilistes dans tout ça ?

Prenons cette géniale vidéo. Le cycliste se prend certes des réflexions désagréables en retour de ses remarques. Mais jamais rien qui le ramène uniquement à sa condition « d’homme ». Par contre, le seul moment où l’on entend (à 7’55) une femme faire une réflexion, elle se prend en retour un « Oooooh, et ta soeur non ?! », avec tout ce que cela sous-entend. Charmant. Ajoutons qu’être un homme à vélo n’empêche pas toujours de subir, indirectement, toute la haine de certains pour les femmes (le classique « J’te nique ta mère » à 13’02).

Autant vous dire que les Zimbes s’en prennent souvent des réflexions sexistes, voire tentatives d’intimidations violentes. Comme ce chauffeur qui, après tourné à droite au dernier moment, vous explique au feu que « la prochaine fois j’te mets par terre » (WTF).

Même du côté des piétons, la manière d’occuper l’espace et d’y interagir avec les autres est différenciée selon le genre. Faites l’expérience en prêtant attention aux « piétons suicidaires » qui traversent juste devant vous. Vous entendez un « pardon, excusez-moi » ? 9 fois sur 10, ce mot d’excuse viendra d’une femme. Lorsque ces « piétons suicidaires » en question sont un couple (hétérosexuel), 9 fois sur 10, c’est l’homme qui s’aventure de manière hasardeuse sur la route tandis que la femme suit, vous regarde, hésite, avance, recule (très énervant et dangereux par ailleurs) et souvent – devinez – s’excuse pour eux deux.

Vous nous rétorquerez que ces statistiques n’ont rien de scientifique (et vous avez raison) ? Les genoux écartés du métro n’étaient, eux aussi, que des « comportements isolés » avant que la dénonciation collective ne démontre qu’il s’agit d’un phénomène systématique. Faites attention, observez, et, si vous roulez souvent, vous remarquerez très vite à quel point ce schéma se répète.

Si vous êtes un homme, devenez notre allié en bannissant ce type de comportement et en alertant autour de vous. Cet homme, par exemple, le fait avec des crocodiles.

Si vous n’êtes pas un homme*, rejoignez, une fois par mois, la ride des zimbes, pour quelques heures d’occupation féministe, conviviale et à deux-roux de l’espace public !

* Les Zimbes : un collectif cycliste festif, composé de meufs cis, trans, gouines, bi & hétéros

Pour aller plus loin : https://lejournal.cnrs.fr/billets/la-ville-durable-creuse-les-inegalites

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